L'AMOUR FAUVE.

    Au Cœur des vignes genevoise, deux félins et un homme. Histoire d’une passion hors du commun.

    Hardiment, il passe le bras à travers les barreaux et caresse le ventre de Choucas. Juste un petit câlin au passage, car elle sait encore mordre. Choucas ne bronche pas. Avec lenteur et majesté, elle continue sa promenade, magnifique fauve enchâssé dans un environnement incongru de vignes et de jardins potagers perdu au cœur de la campagne genevoise. Alain Gross la contemple avec tendresse. "Elle est plus attachée à l'homme qu'à ses semblables", commente-t-il.

    Choucas est une tigresse du Bengale aussi belle que rare, dont le nom signifie, en gitan, jolie femme. Précieuse représentante d'une espèce en voie de disparition, elle habite le refuge Panthera, un centre d'accueil pour fauves en fin de carrière, créé en septembre 1996 par Alain Gross et son épouse Nicole. Grâce à ces deux Genevois amoureux fous du cirque et des animaux, Choucas mène une vie calme et confortable, en accord avec son caractère solitaire, ayant oublié depuis longtemps le cirque français où son premier propriétaire, un dompteur, avait essayé en vain de l'initier au travail de la piste. Elle dispose d'un vaste emplacement extérieur avec piscine privée, d'un abri pour la nuit quotidiennement nettoyé et garni de paille et même d'une installation de chauffage pour l'hiver. Chaque jour, elle dévore allègrement ses dix kilos de viande fraîche et, chaque semaine, reçoit tous les soins de santé et d'hygiène nécessaires à son bien-être. Résultat, elle est en pleine forme et propre comme un sou neuf, si propre même qu'aucune odeur ne révèle sa présence ni celle de sa compagne.

l'amour fauve.jpg (40646 octets)    Choucas, en effet, n'est pas seule à vivre dans ce petit paradis champêtre mis à disposition gratuitement par un généreux viticulteur du village de Carre-d'Aval. Dans le parc grillagé voisin se prélasse la lionne Simba, une ex-vedette du cirque Knie, aujourd'hui à la retraite. Jusqu'en décembre dernier, Simba avait un compagnon : le lion d’Afrique King, lui aussi très connu des foules suisses, puisqu'il avait joué les premiers rôles sur la piste du cirque Knie. Trop vieux pour le spectacle, trop nonchalant pour intéresser un zoo, King a fini sa vie à Panthera, laissant deux inconsolables : Simba, qui souffre beaucoup de sa disparition, et Alain Gross, "qui en souffre encore plus". "King avait 21 ans, se souvient-il, ce qui est très vieux pour un lion; et de plus il était atteint d'un cancer. J'ai passé la dernière nuit avec lui, dans la cage. Il est mort la tête sur mes genoux." La passion du cirque, Alain est tombé dedans quand il était petit. Tout gosse, il n'hésitait pas à manquer l'école pour se précipiter chez les Knie dès qu'ils dressaient leur tente sur la plaine de Plainpalais, admirant les animaux exotiques et rêvant de prendre la route avec les gens du voyage. Pour lui faire passer cette envie qu'ils désapprouvent, ses parents le mettent en internat. Par la suite, Alain suit une formation de technicien en électronique et finit par ouvrir son propre magasin. Mais il n'en oublie pas pour autant son rêve d'enfance. Parallèlement à sa vie professionnelle, il commence à fréquenter les coulisses du cirque Knie, où il s'engage régulièrement comme "raclot", c'est-à-dire garçon de cage, avant de se lancer dans une formation de gardien d'animaux sauvages, dûment sanctionnée par un certificat fédéral de capacité.

    Dès cinq heures du matin, Alain et Nicole Gross accourent sur les lieux pour s'occuper de leurs fauves. Ils y reviennent le soir après le travail, y passent leurs week-ends et leurs vacances, finançant intégralement la nourriture, les soins de santé, les assurances et l'entretien du matériel. Tout cela coûte presque 20 000 francs par année. Les deux compères sont donc à la recherche de bénévoles pour les aider dans leur tâche, ainsi que de donateurs qui leur permettent d'assumer leurs multiples charges. Les dons en nature (surplus ou invendus de viande, congélateur, frigo, outillage) sont également les bienvenus. Mais leurs soucis ne sont pas seulement d'ordre financier. "Le Service des constructions nous a fait savoir que nous n'avions rien à faire ici, sur un terrain agricole. Nous allons donc devoir quitter les lieux. On nous a proposé tout récemment un terrain en France voisine, idéalement situé, au milieu d'une forêt avec un petit lac. Presque trop beau pour être vrai. On espère que ça marche!"

Gladys Théodoloz