Dimanche 20 septembre 1998.
"J'AI DES FAUVES CHEZ MOI"
La commune de Meinier héberge actuellement une lionne et une tigresse, qui devront bientôt déménager. Choulex les accueillerait volontiers, mais le Conseil d'État s'y oppose...
Les promeneurs du dimanche tombent des nues. Habitués à rencontrer des chevaux, des poules et des dindons, les voilà qui se retrouvent brusquement nez à nez avec deux fauves rugissants. Mais qu'on se rassure: Simba et Choucas ne sont pas des animaux échappés du Knie. La première y a bien travaillé, mais toutes deux sont aujourd'hui en fin de carrière et savourent leurs vieux jours sur les terres - bien gardées - d'un viticulteur, Yvan Bene. Leur propriétaire ? Alain Gross. C'est lui qui leur a dégoté ce magnifique refuge sur la colline de Carre d'Aval, qui surplombe la plaine de la Seymaz.
Déjà enfant, Alain se passionne pour les animaux sauvages. "Tandis que mes camarades accrochaient dans leurs chambres des posters de leurs chanteurs préférés, moi, j'idolâtrais les dompteurs", se souvient-il. Devenu électronicien et propriétaire d'un magasin, il consacre ensuite le plus clair de son temps libre à "donner des coups de main" dans différents cirques helvétiques. En qualité de garçon de cage, il développe des rapports privilégiés avec les fauves, si bien qu'un dompteur du cirque Pajazzo lui propose en 1993 de reprendre Choucas, tigresse jugée trop capricieuse, voir dangereuse, pour participer à un quelconque numéro.
"Après Choucas, j'ai reçu un lion et sa lionne. Les frères Knie me les ont confiés en 1995. Agé de 21 ans, King est mort de vieillesse l'an passé. Reste Simba, qui va sur ses 16 ans. "Mais recueillir des fauves n'est pas une mince affaire. Non seulement la tigresse et la lionne mangent chacune entre dix et douze kilos de viande par jour, mais elles ont besoin d'un matériel et de soins adaptés : des cages de trois mètres de haut que l'on nettoie tous les jours, des roulottes chauffées, dont il faut changer la litière matin et soir.. Sans compter les difficultés à trouver des personnes d'accord d'héberger ce genre de chats.
Comme Yvan Bene, l'hôte actuel de Choucas et Simba, devra
bientôt se séparer de son terrain, Alain s'est mis à la recherche d'un nouveau
refuge. La commune de Choulex, quant à elle, est bien disposée à le soutenir
dans son entreprise visant à acquérir une parcelle agricole, néanmoins incultivable,
de 4000 mètres carrés - "de quoi offrir aux animaux un véritable parc naturel"
-, mais Laurent Moutinot, conseiller dEtat chargé du département de l'aménagement
et de l'équipement fait barrière. Non parce que la loi suisse interdit de posséder
des fauves, mais parce que le projet d'Alain a été proclamé incompatible avec
les normes régissant la zone agricole. "Lors de mes entretiens avec divers
fonctionnaires, on m'a dit des choses complètement insensées : que mes animaux
polluaient la nappe phréatique avec leurs urines, qu'ils effrayaient la faune
locale ... "
Perdu dans les labyrinthes de l'administration depuis des années, Alain a pourtant fourni tout ce qu'on lui a demandé : les accords des services vétérinaires sur le plan de la sécurité et de l'hébergement, mille autorisations... Pour donner du poids à ses démarches, il a fondé une association, Panthera, et passé un CFC de gardien d'animaux sauvages, nécessitant un apprentissage théorique et plusieurs stages. Aujourd'hui, il est très en colère. "Quand je pense à l'accueil que j'ai reçu au Ministère de l'aménagement du territoire et de l'environnement à Paris! Félicité pour la mission de sauvegarde que s'est fixée l'association Panthera, j'ai ensuite été gratifié d'un certificat de capacité d'éleveur pour animaux non domestiques, me permettant de m'établir sur le territoire français ... " Ainsi, la question d'Alain reste entière : pourquoi Genève, qui est pourtant sa ville natale, ne veut-elle pas de lui?
Laetitia Fontana