Deux lions et un tigre chez vous ?
Ne faites pas le singe avec les animaux !
Depuis longtemps, vous caressez, dans le sens des poils, le projet d'adopter un petit tigre. C'est si mignon et telle-ment joueur ! Certes, ça abîme un peu les fauteuils, ça égratigne un soupçon les rideaux et ça fait souvent ses besoins un peu partout mais, qu'importe, quand on aime ou plutôt quant on a envie d'aimer, on ne s'arrête pas à ce genre de petits détails, n'est-ce pas ? Aussi, l'autre jour, lorsque vous avez vu, à la télé, un reportage sur les tigres, vous avez craqué: «oui, demain, j'aurai mon tigre». Facile, pensez-vous, puisque vous habitez une jolie petite maison mitoyenne avec un jardin de curé de 39,04 m². Mais avant de prendre cette décision, je vous suggère d'aller vous passer la tête sous l'eau froide pendant cinq bonnes minutes puis de lire ce dossier.
Vous avez vu les photos des deux lions et du tigre ? Belles
bêtes. Ces trois fauves ont été recueillis et sont actuellement
soignés, avec l'aide de quelques rares bénévoles (on se
fatigue vite...) par Alain et Nicole Gross qui, à cet effet, ont créé Panthera,
une association destinée à recevoir les vieux fauves en fin de
carrière ou ne pouvant plus être intégrés avec d'autres
de leurs congénères.
Les Gross n'ont donc pas été chercher leurs gros matous au fin
fond de la savane africaine et du Bengale. Pour cela, il faut un permis d'exportation
du pays d'origine et un permis d'importation de la Suisse : le permis est refusé s'il
s'agit d'un tigre - espèce protégée - sauf s'il est né en
captivité. «Choucas», la tigresse née en captivité,
leur a été donnée par un dompteur. Motif ? «Choucas» ne
voulait pas travailler ce qui prouve que le tigre est un animal extrêmement
intelligent.
Les deux lions, également nés en captivité, ont été de justesse recueillis suite à l'incendie criminel du petit zoo dans lequel ils se trouvaient et dont le propriétaire était... l'incendiaire !
La passion
La passion d'Alain Gross pour ses bêtes est manifeste. On le voit lorsqu'il se trouve dans la cage avec «Choucas». Et pas pour faire de l'esbroufe ! Un jour, il s'agissait d'enlever à sa patte des morceaux de verres qu'un imbécile avait jetés dans sa cage. Je le sais aussi lorsque «King» son vieux lion est mort en 1997 âgé de 21 ans: après s'être brusquement levé, le roi des animaux a délicatement posé sa tête sur les genoux de son maître pour s'endormir définitivement. A pleurer. Je demande à Gross: qu'est-ce qui se passe si je vais dans la cage faire guili-guili à un de tes grands minets ? Réponse: il risque bien de te bouffer. Diable ! Bah ! Terminer dans un EMS ou bien être transformé en diarrhée de lion, le résultat est le même, non ?
Evidemment, s'occuper de trois énormes bêtes demande beaucoup de temps: Gross se lève aux petites lueurs, part s'occuper de ses pensionnaires, va à son labeur et retourne les voir le soir. Coucher vers minuit. Les 35 heures et les vacances à l'île Maurice, ce n'est pas au programme.
Les Gross ?
Des gens très sérieux qui aiment et surtout savent aimer leurs animaux. Rien à voir avec les charlots et les esprits faisandés qui grenouillent, çà et là, en Suisse, autour du monde animalier. Certains beaux esprits me diront: puisqu'ils aiment tant leurs animaux, pourquoi ne les remettent-ils pas dans leur milieu naturel ? Impossible ! Il faut bien se mettre dans la tête qu'un animal sauvage né et élevé en captivité, donc habitué à l'homme, est condamné à mort s'il retourne à la vie sauvage: il se fera attaqué et dévoré par d'autres animaux. C'est bien compris ?
Comment, dès lors, faire pour adopter un tigre ?
Vous allez voir qu'il
est plus facile d'en avoir dans son moteur que chez vous. D'abord, il faut
solliciter auprès de l'Office vétérinaire cantonal une
autorisation pour détention d'animaux sauvages et remplir ainsi certaines
conditions notamment celles relatives aux enclos où seront mises les
bêtes. Par exemple, jusqu'à 2 lions, il faut un enclos extérieur
de 40 m² (volume 120m3) et un enclos intérieur de 24 m² (volume
48 m3). Et tout ça, bien grillagé évidemment. Vous voyez,
Monsieur, qu'avec votre jardinet de 39,04 m², il faudra raboter votre bicoque
ou bien vous entendre avec votre voisin.
Gross, lui, a provisoirement trouvé asile sur le terrain d'un brave
paysan à Meinier. Vu la mauvaise volonté de l'Etat et l'incurie
de certains fonctionnaires, il est maintenant en train de s'installer à Dingyen-Vuache
en Haute-Savoie. Je ne vous raconte pas la montagne de difficultés administratives...
En outre, à Genève, Gross a dû, vu la dangerosité de
ses fauves, obtenir un certificat de gardien d'animaux, pas du tout facile à passeer,
croyez-moi. Ce certificat est à même de décourager certains
rigolos désireux d'avoir un tigre.
Autre condition ?
Une question : ça coûte cher de les entretenir
? Plus que pour un chat ! Ainsi, Minou, mon vieux chat, me revient à environ
Fr. 60.- par mois, soit Fr. 720.- par année. Vaccins et cadeaux d'anniversaire
compris. Mais pas les opérations.
Et un tigre ? Tout compris - sauf les ennuis - Fr. 10'000.- par année.
Que voulez-vous, à un tigre il lui faut, chaque jour, 9 à 10
kg de viande rouge et non pas de la soupe aux légumes comme à Nelson,
le fameux lion borgne qui sévit dans «Western Circus», l'aventure
bien connue de Lucky Luke. Avec trois fauves, on arrive à Fr. 30'000.-
chaque année...
Peut-être qu'à la lecture de ce dossier, vous reviendrez, Mon-sieur,
sur votre décision d'adopter un tigre. Vous auriez raison. Prenez plutôt
un ours. Un ours en peluche. Et foutez-vous de ce que vous dira votre psychologue
!