Dans la campagne genevoise, au milieu des vignes, on entend quelquefois des rugissements insolites. Ici vivent un lion, une lionne et une tigresse. Ce sont les protégés d'Alain Gross, sauveur de félins.
Petit garçon, Alain Gross rêvait d'être vétérinaire.
En attendant, il soignait ses deux ours en peluche. Plus tard, en échange
de petites voitures, il adoptera son premier chat, tout noir, à l'insu
d'un papa qui n'aimait guère les animaux. Hélas, la nuit, le
petit chat jouait un peu trop bruyamment avec une balle de ping-pong. «Mon
amour des animaux a longtemps été contrarié», confie
aujourd'hui Alain Gross, les yeux sur son chien Circus.
Ne croyez pas que cet homme-là s'est contenté, comme beaucoup,
de prendre un chien, qu'il adore, ou un chat. Depuis trois ans, tous les matins
et tous les soirs, il ne fait pas seulement le trajet qui le conduit de
son domicile au magasin de hi-fi dont il est propriétaire. Entre vignes
et village, du côté de Carre d'Aval, on l'attend. Ici, ses enfants
se nomment Choucas, Shangor et Khenya.
Choucas, c'est sa «fille», tigresse du Bengale. «En langage
gitan, son nom signifie jolie femme.» Quant à Shangor et Khenya,
ils firent au printemps dernier la une des quotidiens romands. Ce lion et cette
lionne de huit ans, frère et soeur, étaient tout deux condamnés,
en tant que pensionnaires du zoo valaisan de La Rasse, alors en perdition après
un incendie volontaire. Pour Alain Gross, l'idée qu'ils puissent être
euthanasiés était inacceptable. Il s'est donc battu pour les
recueillir.
Il faut dire que pour ce passionné des félins, qui leur consacre
l'essentiel de son temps depuis plusieurs années, Shangor et Khenya
n'étaient pas des inconnus. En fait, ils font presque partie de sa famille.
Ce lion et cette lionne son nés chez Knie. Ce sont les enfants de King,
qui fut une vedette de notre cirque national, et de sa douce Simba. Or, où King
et Simba ont-ils passé leur retraite, lorsque le temps de la piste aux étoiles
fut terminé pour eux? Chez Alain Gross, bien sûr!
Un refuge nécessaire
C'est pour eux qu'Alain Gross eut l'idée, avec le
soutien inconditionnel de son épouse et de quelques amis, de créer
une structure d'accueil pour animaux sauvages «à la retraite».
En effet, qui se soucie des fauves et autres bêtes, lorsque les cirques
et les zoos ne veulent plus d'eux lorsqu' ils sont trop vieux? Lancée
en 1994, l'Association Panthera devait permettre la mise sur pied d'un refuge,
comprenant des boxes et des parcs, qui pourrait accueillir tous ceux qui, à l'instar
de King et Simba, avaient bien mérité de couler de vieux jours
tranquilles.
Sur le territoire du canton de Genève, Alain Gross eut plusieurs projets
d'aménagement d'un tel refuge. Mais il se heurta à toutes les
embûches administratives. Malgré cela, il commença à réaliser
son rêve, en montant un lieu d'accueil provisoire, pour lequel un habitant
de la commune de Meinier, favorable à son projet, mit une partie de
son terrain à disposition. C'est ainsi que l'on vit s'élever,
entre vignes et village, un étonnant campement: des cages circulaires,
des roulottes à l'effigie du Cirque Knie, qui les mit gracieusement à disposition.
Au village, l'étonnement, et une certaine crainte, firent rapidement
place à l'enthousiasme. Sans publicité, le refuge Panthera
devint bientôt un but de promenade dominicale pour les familles genevoises.
Qui pouvait résister au couple inséparable formé par King
et Simba? Et qui ne rirait pas aux pitreries de Choucas, la tigresse adorée?
Choucas, Alain Gross en est le papa adoptif depuis 1993. Elle fut d'abord en
pension dans un autre refuge. A l'automne 1996, elle pouvait s'installer à Carre
d'Aval. Dans la cage voisine de la sienne, King et Simba ont filé le
par-fait amour... pendant plus d'un an.
En décembre 1997, le vieux lion, âgé de 21 ans et atteint
d'un cancer, s'endormit tranquillement, la tête posée sur les
genoux de son protecteur... et ne se réveilla plus. Aujourd'hui encore,
Alain Gross ne peut évoquer le souvenir de son King sans en avoir les
yeux mouillés, encore bouleversé par la totale confiance que
lui témoigna ce tendre vieux fauve en venant mourir dans ses bras.
Tout en poursuivant sa quête d'un terrain idéal pour accueillir ses bêtes, Alain Gross a multiplié les marques d'affection envers Simba, pour la consoler de la perte de King. Pour se changer les idées, il s'amuse comme un gamin avec sa Choucas. Tous les matins, il vient saluer ses bêtes, leur parler, nettoyer les cages et les parcs. Tous les soirs, il les nourrit. Des dizaines de kilos de viande à transporter, congeler, dégeler, réchauffer. Tous les week-ends, sa femme et lui les passent auprès de leurs protégés. Leur engagement est total. «Il faut vraiment que nous les aimions pour vivre comme nous vivons.» A l'évidence, Alain Gross fait davantage confiance à ses félins qu'à d'autre individus. «Dangereux, mes fauves? Ce sont les hommes qui me font peur!» Précaire, l'installation provisoire s'éternise. Face à la multiplication des problèmes, aux mauvaises volontés politiques, Alain Gross garde son flegme. «Le jour où mes bêtes seront définitivement à l'abri, j'exploserai, mais pas avant!» A force de volonté, luttant contre l'adversité, il a pu sauver, à leur tour, Shangor et Khenya. En avril 1999, tous deux retrouvaient, sans le savoir, leur maman Simba. Trop courtes retrouvailles. Jamais tout à fait consolée de la perte de King, la lionne succomba à une tumeur l'été dernier.
Aujourd'hui, il fait froid du côté de Carre d'Aval. En hiver,
le sol des parcs est le plus souvent détrempé ou
gelé, mais les fauves sont au chaud dans leur cage. Comme leur protecteur,
ils continuent d'attendre un nouveau refuge, un nouveau domaine. Face au désintérêt
des Genevois, c'est en France voisine qu'Alain Gross espère enfin concrétiser
son rêve: au-dessus de Valleiry, un terrain idéalement situé,
avec une ferme, des écuries. Presque toutes les autorités ont
dit oui. La caravane
insolite devrait, enfin, bientôt pou-voir prendre la route en direction
de ses nouvelles terres. A n'en pas douter, même Titus, le chat roux
des vignes, suivra le clan des fauves, devenus sa plus proche famille.
Catherine Prélaz