Dimanche 16 Avrile 2004.

Les fauves du Vuache

Il arrive parfois au randonneur arpentant les sentiers du Vuache d'être surpris par de puissants rugissements !
En fait, ces rugissements impressionnants, que l'on peut entendre à plusieurs kilomètres à la ronde, proviennent de la ferme d'Alain et Nicole Gross, deux passionnés qui ont créé une maison de retraite d'un genre particulier. Entre tigre et lions, portrait d'un couple étonnant !

La vie des lions

Comme on l'imagine, avoir des lions chez soi n'est pas à la portée du premier venu et requiert un minimum de sécurité. Outre le diplôme d'éleveur de grands fauves et l'autorisation dûment délivrée par la DDSV (Direction Départementale des Services Vétérinaires), le couple Gross a entièrement clôturé sa propriété d'un solide grillage de deux mètres de haut. A l'intérieur, les fauves disposent d'un box fermé - chauffé à 12° - et d'un enclos grillagé de 3,5 mètres de haut.
Ces enclos sont protégés par une clôture électrique, histoire que les chiens de la maison ne viennent pas servir de déjeuner aux lions !
Question nourriture, ces charmantes bêtes de près de 300 kilos mangent chaque jour 10 kilos de viande rouge. Le dimanche, en principe jour de jeûne, les fauves ont droit à quelques cuisses de dindes agrémentées d'un bol d'un litre de crème à café - beaucoup plus digeste que le lait - enrichi de six jaunes d'oeufs. Ce mélange, qui donne aux félins un beau poil lustré, est très apprécié de Choukas, Shangor et Kenhya et per-met en outre de leur faire ingurgiter sans difficultés médicaments et vermifuges.

Tout commence dans les années 50, à Genève. Depuis toujours Aain Gross est fasciné par le cirque. Il lui arrive même de sécher l'école pour assister à l'arrivée de Knie, le plus célèbre des cirques suisses, avec parfois l'honneur suprême de convoyer un lama ou un poney de la gare à la plaine de Painpalais, avec à la clé un ticket gratuit pour le spectacle ! « J'avais même convaincu ma mère d'aller voir les Knie pour me faire engager comme garçon de piste ! Bien évidemment, ils ne prenaient pas les enfants » explique Alain Gross qui entame quelques années plus tard un apprentissage de technicien en électronique. Devenu adulte, il oublie un peu le cirque et multiplie les activités.
Il ouvre ainsi un magasin de radio télévision à Genève, passe son brevet de pilote d'avion, participe à des rallyes automobiles, réalise d'imposantes maquettes ou convoie des bateaux en haute mer.
Et puis un jour, un ami l'entraîne assister au démontage du cirque Knie, à Plainpalais.
Comme hypnotisé, il replonge alors dans cet univers extraordinaire et passe la plupart de ses week-ends à arpenter cette piste aux étoiles.
De ses observations, il réalise une magnifique maquette du cirque qui est exposée à Lausanne. Les Knie remarquent son travail minutieux et lui commande alors une gigantesque maquette - 35 m² ! - de leur cirque pour l'installer dans le parc de la Suisse en miniature situé au Tessin.
La maquette terminée, est d'une telle qualité que les Knie décident finalement de l'installer dans leur cirque permanent de Rapperswill, en Suisse allemande. « J'ai été fort bien payé et, honneur suprême, j'ai même été décoré par Freddy Knie senior de l'éléphant d'or, une distinction exceptionnelle,» détaille Alain Gross qui entretien depuis une amitié indéfectible avec les Knie. « Quelque temps après, j'ai remplacé au pied levé le père Noël qui présentait le spectacle du cirque du même nom. Je faisais ça tous les week-ends et je me suis vraiment régalé. Un jour, un conflit latent entre une tigresse et son dompteur a dégénéré et le cirque a décidé de se débarrasser du fauve. Sans trop réfléchir, mais en accord avec mon épouse, j'ai alors proposé à la direction de prendre cette tigresse - Choukas - pour lui offrir une retraite bien méritée. Pour cela, j'ai dû travailler plusieurs mois dans un zoo afin d'obtenir un diplôme. Nous étions en 1996, un ami viticulteur, Yvan Bébé, m'a prêté un terrain dans le canton de Genève et les Knie ont mis à ma disposition des roulottes cages. Par la suite, un couple de vieux lions, King et Simba, a rejoint Choukas. »

À partir de là, les choses se gâtent et les Gross, qui viennent de créer Panthera, une association qui offre aux fauves âgés ou blessés une autre alternative que l'euthanasie, se heurtent à un refus systématique des autorités genevoises chaque fois qu'ils trouvent un lieu hospitalier pour installer leur centre.
« Écoeurés, nous avons alors décidé de nous installer en France. Pour cela, j'ai dû monter à Paris pour présenter un dossier détaillé devant une commission de 16 experts. Le dossier a été accepté et j'ai obtenu mon diplôme d'éleveur de grands félins. Nous nous sommes alors mis à la recherche d'un lieu en Haute-Savoie. Après quelques mois, nous avons trouvé la maison idéale sous la forme d'une ferme isolée sur les hauteurs de Dingy-en-Vuache. Entre temps, King est mort de vieillesse dans mes bras et Simba, sa compagne, est décédée peu après. Deux autres lions, Khenya et Shangor, le frère et la soeur enfants de King et Simba, blessés et rescapés d'un incendie allumé volontairement par le propriétaire d'un zoo suisse pour toucher l'assurance, sont ensuite arrivés. Les travaux d'aménagement de la ferme ont commencé en 2000, les écuries ont été transformées en box, et en 2001 nous avons installé Choukas la tigresse puis Shangor et Khenya qui coulent depuis une retraite bien méritée sur le piémont du Vuache ! » explique Alain Gross qui compte encore faire aménager trois box pour offrir un havre de paix à des fauves qui, sans lui, seraient purement et simplement euthanasiés !


Dominique ERNST ■