dimanche 16 mai 2004.
Un passioné fou de fauves
De la pure fiction, le dernier film de Jean-Jacques Annaud? Sans
doute. Pourtant, à un quart
d'heure à peine de Genève, à
Dingy-en-Vuache (Haute-Savoie), il est possible de rencontrer
un personnage tout aussi «fou», Alain Gross, qui vit une expérience
digne d'être gravée sur pellicule. Ce passionné de cirque,
d'animaux et de grands félins a en effet recueilli dans sa ferme isolée
deux lions – il s'agit d'un frère et d'une soeur! – et une
splendide tigresse du Bengale. Tous trois répondant au nom de «Shangor»,
de «Khenya et de «Choucas».
Cette dernière, âgée de 13 ans, a été la
première à être admise à domicile, en 1993 déjà. «La
tigresse ne pouvait pas travailler dans le cirque où elle se trouvait,
car elle ne s'entendait pas avec son partenaire mâle. Son dompteur n'a
donc pas hésité à s'en débarrasser. J'ai alors
entamé des négociations pour trouver une pension pour «Choucas».
Puis, sans trop réfléchir, j'ai décidé de la
prendre en charge, avec l'aide de ma femme.»
A cette époque, Alain Gross vit en Suisse et il doit passer un certificat
de capacité pour détention d'animaux sauvages. Le papier atteste
de connaissances théoriques et de plusieurs stages pratiques. Bien évidemment,
Alain Gross foulait depuis longtemps la sciure des pistes étoilées
et la paille des box. «Déjà gamin, j'étais fasciné par
le cirque et surtout par les fauves. Les dompteurs étaient mes dieux»,
résume-t-il. Il commence par un emploi symbolique: il remplace...
le Père Noël au cirque Pajazzo, à Genève. Depuis,
c'est la Saint-Nicolas tous les jours pour ses copains les grands chats!
Au fil des rencontres, il se voit confier des petits boulots, notamment chez
Knie. S'il garde le plus grand respect pour cette famille, avec qui il entretient
encore des
relations soudées par
l'amour des animaux,
il n'en va pas de
même pour tous les
autres zoos. «J'ai vu
des horreurs que vous
ne pouvez imaginer,
des lieux où je ne souhaite à aucun animal
de terminer ses
jours.» C'est pourquoi qu'il a créé Panthera en 1994, une
association qui a pour
but l'accueil et la prise
en charge de fauves âgés ou condamnés pour d'autres raisons.
Jalonné de
bonnes surprises et de déceptions, son parcours l'a
conduit à s'investir chaque jour plus profondément dans sa
passion. Car avoir un grand chat à domicile ne
peut pas être un caprice. Le quotidien se résume à une
course contre la montre: dès
5 heures, il faut être
debout pour nettoyer
les cages et sortir les
pensionnaires dans
deux parcs de 600 m2,
clôturés par une barrière solide de 3,50 m
de haut. Ensuite,
Alain Gross et Nicole,
son épouse, partent
travailler, car il faut
bien se nourrir ainsi
que les fauves! Bénévole, le couple ne reçoit pour le
moment que des dons privés,
ce qui limite ses capacités d'action et d'accueil. Et, en rentrant le
soir, deux heures de soins attendent encore
Alain et Nicole. Chaque fauve consomme
quotidiennement 10 kilos de viande rouge!
Sauf le dimanche, jour de repos des estomacs: ils se contentent alors
de cuisses de dinde et d'un mélange crème et oeufs. A voir la forme et la
beauté des trois pensionnaires, on ne peut que juger de l'effet positif
de ce régime.
Outre ce programme de base, il est nécessaire de rester en permanence
attentif à l'hygiène et aux maladies. Les grands félins
sont parfois fragiles, et il faut aussi chauffer les box, bien sûr! Quant
aux mots «vacances» et «loisirs», ils sont désormais
rayés du dictionnaire chez les Gross. Sans doute parce que les lions
et la tigresse le valent bien...
Profession: sauveur de lions
Ce n'est pas la première fois qu'Alain Gross et ses fauves font parler
d'eux. Après «Choucas» en 1993, il a eu en pension un couple
de lions confiés par la famille Knie, «King» et «Simba».
En 1996, un malheur permet une conclusion heureuse: le zoo des Rasses (VS)
est incendié par son directeur. Deux lions, après avoir échappé aux
flammes, sont à la recherche désespérée d'une pension,
faute de quoi ils risquent d'être sacrifiés. Emu, Alain Gross
remue ciel et terre et, grâce un appel lancé dans «Le Matin»,
trouve de l'aide pour évacuer les deux fauves et les accueillir chez
lui. Or il s'agit de «Shangor» et «Khenya», les enfants
de la
lionne «Simba», confiée par Knie... La réunion de
famille se concrétise enfin dans la campagne genevoise. Cependant, face
aux multiples oppositions et tracasseries rencontrées dans le canton,
Alain Gross finira par s'exiler en France voisine. «Nous avions tous
les papiers nécessaires et nous ne demandions rien d'autre que de pouvoir
continuer notre travail avec nos fauves.» Aujourd'hui, ces problèmes
sont bien oubliés, malgré un peu d'amertume. Il n'en reste pas
moins qu'avec une aide plus concrète d'autres fauves pourraient avoir
la chance de «Choucas», de «Shangor» ou de «Khenya».