Dimanche 15 Octobre 2000.
Y'a un tigre chez le Monsieur
Impulsif et révolté, Alain préfère les animaux aux hommes. Les fauves sont ses bébés. Les Genevois Alain et Nicole Gross ne vivent que pour eux. Ils sont contraints de quitter la Suisse pour élever Shangor, Khenya et Chouka comme ils l'entendent.
Ca dure depuis quatre ans.
Plus de cinq heures de
boulot par jour, tous les
jours, week-ends et vacances compris. Alain et Nicole Gross s'occupent
de leurs deux lions et de leur tigre comme de la prunelle de leurs yeux.
Tombé de
son lit de Champel, Monsieur vide les caisses des gros chatons de 6 h 30 à 8
h 30. Nettoyage au jet des roulottes de la nuit, ramassage des crottes dans
les enclos extérieurs, changement de la paille, collation du matin.
Mais c'est le soir que le vrai service commence. «Quand tout va bien,
on peut manger à 23 h», explique le couple. Balayette en main,
la corvée pipi-caca prend facilement deux heures. Monsieur découpe
les trente kilos de boeuf journaliers, soit une vache par semaine, et Madame
donne la becquée. Les ustensiles sont lavés, les jouets remis
en place, les bêtes cajolées et caressées. Les cernes,
elles, taillent les visages, l'épuisement guette, mais l'engagement
est plus fort. Abandonner serait signer l'arrêt de mort des trois bêtes,
et ça, c'est inimaginable. Ombre de son ombre, Nicole endure toutes
ces épreuves par amour. Elle sait qu'il n'y a pas que la vie des fauves
qui est en jeu, celle de son mari aussi. Bigre...
AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE CHIEN
A 12 ans, Alain Gross avait déjà échangé ses petites
voitures contre un chat abandonné. Mais papa l'a ramené direct à la
SPA. Il s'est alors contenté de rêver devant les animaux
des cirques qui passaient à Genève. «J'ai voulu travailler
chez Knie, mais j'étais trop jeune, et ils m'ont refusé.
Mon enfance a été collée derrière
des barreaux de la ménagerie», confie-t-il. Adulte, Alain
a offert un cocker à Nicole, sa fiancée, en gage d'amour
et de complicité. «Nous
l'avons gardé aussi longtemps que possible, mais on a dû l'endormir à 14
ans...», regrette-t-il. Alors, le couple s'est entiché d'un
berger allemand qu'il gardait pour des copains. Quand le toutou est reparti
chez lui, ils ont foncé s'en acheter un, rien que pour eux. Usso
a été un
véritable ami, un compagnon, un double. «Et puis est arrivé le
moment tragique, quand Usso m'a quitté.» Sa femme l'avait
amené chez
le vétérinaire, mais l'opération a tardé et
le chien a fini dans un sac poubelle. L'horreur! A l'époque, il
faisait le père Noël au Cirque de Noël, et sa tristesse
a touche
ses amis saltimbanques. Sorti d'un chapeau, Circus, un berger allemand,
est apparu. Le cadeau à peine dans les bras, Alain s'est engouffré dans
une boutique animalière pour en ressortir avec le plus joli lit de la
vitrine. Ce «gros ours à la mauvaise tronche», selon sa
propre description, faisait sensation quand il allait manger le plat du jour,
son chien-chien emmitouflé dans un couffin mauve.
J'AI HÉRITÉ D'UNE TIGRESSE
Si, en semaine, Alain Gross tenait sa boutique Ambiomusic, tous les week-ends de la saison 1993, il était la nounou des fauves au Cirque Pajazzo. Mais le problème du petit cirque est cette tête de mule de tigre. Chouka, tel est son nom, est capricieuse et dotée d'un sacré caractère: elle a simplement décidé que le domptage n'était pas son truc. Née en captivité pour la reproduction, elle entend bien ne pas faire de cirque. «Donne-lui cette tigresse, au moins on saura où elle est», proposa le directeur du cirque ennyué par cette bouche à nourrir. 1994: année problématique! Chouka ne sera pas longtemps leur seule pensionnaire. Amis de la famille Knie, ils héritent aussi d'un couple de lions, King et Simba, trop vieux pour continuer à faire les vedettes à la ménagerie. Toutes les démarches — les plans, les demandes, les constructions et sanitaires — sont faites pour s'installer sur un terrain voisin de la fourrière cantonale à Collex-Bossy. Alain et Nicole croyaient encore que le paradis existait. Faux! «Le projet est refusé, car le terrain serait classé zone agricole. Or, les fauves n'ont rien de commun avec l'agriculture...», commente Alain Gross, en homme amer. Heureusement, un viticulteur, Yvan Bene, tombe du ciel et leur offre provisoirement un bout de son terrain à Carre-d'Aval. Il faut bien mettre les fauves quelque part, même dans des enclos, en attendant de trouver un lieu approprié...
«DES ÂNES BÂTÉS»
«A
Genève, on me cherche toujours des histoires. C'est politique,
ils ne veulent pas étudier
mon dossier. Ce n'est pas la peine de discuter avec des ânes bâtés.
Moi, je peux offrir mon temps, ma vie, mes économies pour cinq animaux.
C'est du concret et pas du blabla d'associations. Je ne demande qu'à acquérir
un bout de terrain, mais même ça, ce n'est pas possible»,
continue Alain. Dans sa boutique où trône une pendule du Roi
Lion, Alain sort son épais classeur du placard et raconte ses désillusions
successives. Près du terrain de foot de Choulex, c'est une zone
forestière
et agricole, mais parsemée de carcasses de voitures... Plus haut,
c'est de nouveau une zone agricole. Et la cascade de malchances s'abat
sur ce couple qui, jamais, ne baissera les bras. A Exonevex en France,
la loi n'autorise pas de monter des clôture de plus de 1m80, une
hauteur ridicule pour un fauve. A Mornex, il y a risque de glissement
de terrain. A Saint-Joire, au château de Coponaz, la vieille bâtisse
est saisie par la banque. A Ballaison, une autoroute va traverser la propriété.
A Saint-Germain-sur-Rhône,
la vente leur passe sous le nez. A Satigny, c'est encore une zone agricole
avec un acte notant que sa vocation n'est justement plus agricole.... «Nous
ne pouvons pas nous installer sur des zones agricoles, sur des zones résidentielles,
sur des zones industrielles. Qu'est-ce qui nous reste? L'Arche de Noé?» se
demande Alain, de plus en plus seul.
LE LION EST MORT, VIVE LE LION
Contre vents et marées, depuis six ans, le couple poursuit son opération
sauvetage. En 1998, ils ont récupéré Shangor et Khenya
d'un petit zoo valaisan de la Rasse. Le propriétaire avait été soupçonné d'avoir
mis le feu à ses installations afin de profiter de l'assurance.
En plus, c'étaient les enfants de King et Simba. La larme à l'oeil,
Alain se rappelle la nuit où King est mort. Vaincu par la vieillesse
et un cancer, le roi des animaux devait être «endormi» le
lendemain. Pour sa dernière nuit, il a préféré veiller
seul sur son lion. «Je lui ai parlé, je lui ai dit de lâcher
prise et il m'a compris. Il a pris sa gamelle, l'a soulevée, l'a
fait tomber près de moi. Il a posé sa tête sur mes
genoux et a poussé son dernier soupir», raconte-t-il d'une
voix étranglée.
Ensuite, ça a été le tour de Simba. Normalement opérable
d'une tumeur bien limitée, elle ne s'est pas relevée de la
table d'opération. Le choc a été terrible. Dégoûté de
Genève, Alain et Nicole demandent aujourd'hui l'asile animalier à l'étranger.
Ils ont acheté une vieille bergerie à Dingy-en-Vuache avec
35 000m², en Haute-Savoie. Les anciens boxes à chevaux de cette
ferme, qui ressemble à un ranch, sont en voie de restauration. Si,
pour une fois, tout va bien, le couple et ses fauves devraient s'installer,
d'ici à la
fin de l'année, dans une France apparemment plus hospitalière.
Une commission de seize spécialistes a étudié son dossier,
et il a été accueilli très courtoisement dans les impressionnants
bureaux du ministère. «Bon Dieu! On ne m'a jamais reçu
comme ça dans mon propre pays!» déplore Alain Gross dans
le TGV, au retour.